° Rubrique Aide aux dissertations de philosophie

 De quelle liberté l'art témoigne-t-il ?

Quelques éléments pour un corrigé par Alain Panero -  (Concours général des lycées, Série L)

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 L'homme s'est toujours interrogé sur son être même. Cette interrogation peut prendre la forme plus spécifique d'une interrogation sur la notion de liberté: l'homme est-il libre? Mais il est bien difficile de répondre à une telle interrogation. Comme on dit, la liberté s'éprouve mais peut-on la prouver?
Certes, de nombreuses activités attestent de notre liberté par rapport au déterminisme naturel: nous modifions notre milieu par le travail; nous sommes en quelque sorte de petits démiurges.
Dans cette perspective,  l'art, qu'il s'agisse de l'artisanat ou de l'Art, témoigne sans doute de notre liberté. Mais qu'en penser plus précisément? De quelle liberté l'art témoigne-t-il?
Témoigner n'est pas prouver. Mais il y a des témoignages qui ont quasiment valeur de preuve. Il y a des "lignes de faits", comme dit Bergson, c'est-à-dire des convergences qui finissent par attester d'un haut degré de probabilité de l'existence d'une chose ou d'une situation. Cherchons donc, en examinant la question de l'art, à trouver ces convergences en faveur d'une certaine liberté.
A supposer que l'art nous apprenne que nous sommes des êtres libres, que ferons-nous de cette liberté? Autrement dit, à quoi bon savoir que nous sommes libres si nous restons incapables de devenir des citoyens non seulement d'une démocratie mais aussi du monde?

On doit d'abord noter que notre capacité à transformer la nature atteste d'une situation ontologique spécifique: contrairement aux animaux, nous devons transformer notre milieu naturel.  Mais la découverte de notre  vocation culturelle (qui est la découverte  de notre liberté "métaphysique") est en même temps la découverte de notre condamnation à travailler. D'où l'ambiguïté foncière de tout art ou  de toute technique (savoir-faire) qui, originairement, atteste d'une liberté qui est avant tout une libération pénible par rapport aux contraintes de la Nature et de notre nature (nos pulsions, notre passivité, notre paresse).

Certes, on oublie souvent cette ambiguïté de l'art-travail au profit de l'art-création. L'art ou l'Art paraît alors témoigner de notre créativité en un sens totalement positif. On se représente l'artisan ou l'artiste comme un démiurge capable de création ex nihilo. Ou alors, on en fait  un révolutionnaire, un avant-gardiste capable de toutes les audaces et de toutes les ruptures. Mais ici encore, on retrouve une certaine ambiguïté. Car l'exercice de cette liberté de créer peut être heureux ou malheureux, constructif ou destructeur. La figure du génie n'est pas si loin de celle de l'artiste maudit. Et puis la liberté de créer n'est pas si grande qu'on le croit. Il y  a la résistance de la matière.  Il y  a  les contextes institutionnels (avec leurs règles et leurs normes) qui garantissent la transmission d'un patrimoine mais freinent certains élans. Il y a aussi les tensions sociales et politiques (la conjoncture): la figure de l'artiste-créateur d'un monde nouveau n'est pas si éloignée de l'artiste-artisan (qui doit gagner sa vie dans une société donnée et pour qui l'art est avant tout un métier).

Du côté de celui qui juge des oeuvres, on peut aussi noter l'expérience d'un sentiment de liberté. Après tout, je reste libre de trouver belle ou non telle ou telle oeuvre. Comme on dit, on ne discute pas des goûts. Et pourtant, ici aussi, force est de reconnaître une certaine ambiguïté. Le choses ne sont pas si claires. On semble confronté à deux types de liberté qui sont en même temps deux types de nécessité. Car je peux avoir le sentiment que ce qui est beau s'impose envers et contre tous mes goûts particuliers. Tout se passe comme si certains goûts me renvoyaient à mes préférences particulières et relevaient d'un usage inférieur de ma liberté (une simple spontanéité) tandis que l'admiration du beau m'ouvrait les portes d'une tout autre dimension, celle d'un usage supérieur de ma liberté, celle d'un jugement  (le fameux jugement réfléchissant) qui m'arracherait à mes adhésions immédiates et me ferait entrer, au moins symboliquement,  dans le domaine de ce que Kant appelle l'"universel" ou l'"autonomie". L'exercice libre du jugement (théorie du libre jeu des facultés que sont l'entendement et l'imagination) m'apprendrait une double liberté: liberté par rapport aux intérêts du corps et liberté par rapport aux intérêts d'une raison qui ne serait que calculante. Il y  aurait là l'expérience paradoxale d'une nécessité supérieure et libératrice.

   Ainsi,  l'art témoigne bien en faveur d'une certaine liberté métaphysique ou sociale. L'homo faber se libère par rapport à la nature; l'artiste se libère par rapport à l'époque, le critique se libère par rapport à lui-même et à  ses adhésions immédiates. Mais tout cela reste ambigu: on a le sentiment d'une liberté incomplète ou insatisfaisante. Tout cela converge mais vers  une  expérience tronquée de la liberté. De ce point de vue, la perspective kantienne apparaît  précieuse car elle dit  cette expérience ambiguë qu'est le libre exercice du jugement esthétique: "coincés" entre, d'un côté, la perspective d'une liberté morale (qui n'est qu'un postulat) et, de l'autre,  l'évidence du déterminisme  naturel, l'artiste et le critique ouvriraient un espace inédit de liberté, espace qui témoignerait en faveur de la possibilité politique d'une humanité libre à venir.

Alain Panero - Agrégé de philosophie -

= > La liberté relève-t-elle de l'essence de l'homme?

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