|
°
Rubrique lettres
> Cocteau
Jean
COCTEAU
LA
MACHINE INFERNALE
Oedipe.
Le
Troisième Acte: la Nuit de Noces, le montre seul avec Jocaste.
Site
Philagora, tous
droits réservés ©
__________________
Nous pouvons nous étonner (nous réjouir, ou nous
inquiéter...) de trouver peu de sensualité dans une circonstance où elle serait
légitime. L'époque où la pièce fut écrite obligeait Cocteau à cette discrétion,
mais elle n'a pas dû le gêner, au contraire, car il pouvait, dans ce cas particulier,
évoquer la relation entre un homme et une femme d'une façon qui, j'imagine, convenait à
sa sensibilité.
Nous avons affirmé plus
haut qu'il y avait réellement de l'amour entre les deux époux, et Jocaste nous l'a
amplement prouvé. Qu'en est-il d'Oedipe?
Il est touchant de bonne volonté. On le sent
comme ébloui de la situation où il tombe brusquement, sans préparation et vraiment
désireux de ne pas décevoir.
Il ne songe pas à embrasser sa nouvelle épousée, mais il
se répand en exclamations de joie, en protestations de tendresse: "Mon cher amour! une chambre de femme! une chambre qui embaume! ta
chambre!" et plus loin, timidement: "ta chambre... et notre
lit"..."cette nuit unique... le prodige de passer cette nuit de fête
profondément seul avec toi".
Il ne lésine pas sur les compliments: "tu es belle, Jocaste! ...simple, blanche, jeune, belle... ma déesse..."
Jocaste, qui voudrait rester lucide, le reprend: "il ne
faut pas de mensonges". Alors, croyant bien faire, il gaffe
affreusement! "un visage de jeune fille, c'est l'ennui
d'une page blanche... il me faut les cicatrices, les tatouages du destin... ta figure
étonnante, sacrée, giflée par le sort, marquée par le bourreau..."
et, consterné de la voir en pleurs, il s'excuse de son mieux: "quel
ours infect... j'ai voulu dire..."
Ce qu'instinctivement, il lui
tait, il l'a avoué à Tirésias. A sa question:
"aimez-vous la prendre dans
vos bras?"
il a répondu:
"j'aime surtout qu'elle me
prenne dans les siens.. j'ai toujours rêvé d'un amour presque maternel". Au fond, il est rassuré de trouver en elle une sorte de mère, une
mère jeune que Mérope n'a jamais été pour lui, et son comportement avec Jocaste fait
en effet, songer à celui d'un enfant, il l'appelle au secours quand il se croit
aveuglé par Tirésias, il n'admet pas qu'il a dormi, il ne veut pas qu'on le prenne pour
"un gamin"...
Pourtant, son tempérament de gagneur apparaît ici
encore. Il promet: "Je relèverai ton prestige (contre
Créon). Ah! Jocaste, quel beau programme!" Il est fier de l'avoir
conquise par ses qualités propres: "Jocaste
m'aimerait-elle si j'étais vieux, laid, si je ne sortais pas de l'inconnu?".
L'aime-t-il pour elle-même? Il veut le croire, il
l'affirme à Tirésias, mais il reconnaît que "l'or, la
pourpre... les privilèges... sont la substance même de Jocaste et si étroitement
enchevêtrés à ses organes qu'on ne (peut) les désunir".
Sans le savoir, il justifie ses droits sur elle d'une façon dramatiquement
claivoyante:
"de toute éternité, nous appartenons l'un à l'autre... j'occupe
enfin ma vraie place ...c'est ma femme, c'est ma reine, je l'ai, je la garde, je la
retrouve".
Sa réussite, qu'il lit de force, mais
incomplètement, dans les yeux malades du vieux devin, lui apparaît totale et par son
succès même, pleinement justifiée.
Il a déjoué l'oracle, il
est plus fort que le destin.
Le Quatrième
Acte porte le titre de la tragédie de Sophocle: Oedipe Roi.
Il développe d'un seul souffle l'affreuse vérité, que le
poète grec nous faisait découvrir par longues et douloureuses étapes. On a l'impression
qu'ici, c'est le hasard qui va tout déclencher, par l'arrivée du messager.
Alors que le héros antique enquêtait
ardemment pour le bien de sa cité souillée par la présence du meurtrier de Laïus
et frappée par la peste, notre Oedipe moderne se trouve conduit ici au terme d'une
recherche qu'il n'a pas menée et devant un problème qui le concerne personnellement,
sans être lié de façon claire au sort de la cité. C'est, en tout cas, ainsi qu'il
prend l'affaire.
Il défie le sort et les hommes:
"j'interrogerai sans crainte,
je saurai les choses", car il
persiste dans la vieille conviction que son beau-frère et le devin complotent contre lui.
En effet, il s'est toujours fondamentalement défié de Tirésias et de Créon, qui
auraient pu l'avertir et l'aider (nous avons vu dans le troisième acte avec quelle
hauteur il reçoit les avertissements angoissé du vieux prêtre...)
Ses préjugés à leur encontre
viennent de ce qu'il les juge à son aune, en leur prêtant ses propres sentiments.
Possessif, il ne peut pas imaginer
que le devin soit attaché à
Jocaste d'une façon désintéressée, comme un grand-père aimerait une
petite-fille fragile et impulsive, et qu'il ait simplement le souci de la protéger.
que le devin soit attaché à
Jocaste d'une façon désintéressée, comme un grand-père aimerait une
petite-fille fragile et impulsive, et qu'il ait simplement le souci de la protéger.
que le devin soit attaché à
Jocaste d'une façon désintéressée, comme un grand-père aimerait une
petite-fille fragile et impulsive, et qu'il ait simplement le souci de la protéger.
Ambitieux, il pense très naturellement que Créon, qui assurait la
régence après la mort de son beau-frère Laïus, ne rêve que de reprendre le trône.
Pourtant, si, effectivement, Créon agit avec autorité, c'est qu'il a l'étoffe d'un
souverain, il a souci de la bonne marche de la cité, il a le sens des responsabilités,
il sait ce qu'il convient de dire ou de taire. il pense très naturellement que Créon, qui assurait la
régence après la mort de son beau-frère Laïus, ne rêve que de reprendre le trône.
Pourtant, si, effectivement, Créon agit avec autorité, c'est qu'il a l'étoffe d'un
souverain, il a souci de la bonne marche de la cité, il a le sens des responsabilités,
il sait ce qu'il convient de dire ou de taire. il pense très naturellement que Créon, qui assurait la
régence après la mort de son beau-frère Laïus, ne rêve que de reprendre le trône.
Pourtant, si, effectivement, Créon agit avec autorité, c'est qu'il a l'étoffe d'un
souverain, il a souci de la bonne marche de la cité, il a le sens des responsabilités,
il sait ce qu'il convient de dire ou de taire.
S'ils l'avaient voulu, voilà longtemps que Créon et
Tirésias auraient pu faire éclater la vérité, car, sans connaître l'oracle, ils
avaient découvert le passé d'Oedipe. Ils se taisaient par sagesse: à quoi bon
réveiller l'irrémédiable? Par égard pour Jocaste, peut-être
aussi par pitié pour ce roi fourvoyé.
Sans discerner encore où les
choses vont le mener, d'instinct, Oedipe se bat. Accusé de sécheresse de
cur pour son peu d'émotion à l'annonce la mort du roi de Corinthe, il se plaint
avec aigreur: "en quoi suis-je
scandaleux?... Tirésias me reproche... "
Il attaque: "je
déteste la comédie", "je reçois sans broncher les coups les plus rudes et
chacun se ligue...", " je te sens venir, beau-frère... de coïncidence en
coïncidence, ce serait du beau travail, avec l'aide des prêtres et de la police,
d'arriver à embrouiller le peuple de Thèbes...", "je vous crois capable du
pire, mon ami... , cette mauvaise farce... misérables!... votre complot continue..." Il
n'a même plus confiance en sa femme: "Il suffit que
cette noble dame apprenne que je suis l'inconnu (qu'elle aima tout d'abord) pour me
tourner le dos"... Tandis qu'il s'imagine qu'elle l'abandonne, Jocaste,
sans discours, se sacrifie...
Il n'admet pas d'être vaincu.
A chaque révélation, il brave ou trouve une parade.
Apprenant que Polybe n'est pas son père, il s'écrie: "vous
croyez que mon univers s'écroule... vous me connaissez mal... Peut-être suis-je heureux,
moi, d'être un fils de la chance". Se rappelant la rixe mortelle avec un
inconnu, il ajoute: "oui, j'ai tué, devin, mais le
parricide, il faut y renoncer d'office". "Voilà de quoi fabriquer une
magnifique catastrophe... Mais l'inceste sera moins commode, messieurs".
Le suicide de Jocaste ne lui ouvre pas les yeux et il
accuse encore ceux qu'il croit ses ennemis:
"Vous me l'avez tuée... vous m'avez poussé à dire que
j'étais un assassin... Misérables!... Mes yeux s'ouvrent!... Vous avez insinué à ma
pauvre Jocaste que j'étais l'assassin de Laïus... pour devenir son époux".
Il faudra la frayeur quasi sacrée du vieux berger pour
lui faire pressentir: "Je suis près d'une chose impossible
à entendre".
Enfin, il comprend: "Lumière est faite".
Pour la
première fois, il voit clair. Il s'aperçoit, lui qui avait cru
maîtriser les oracles et conduire sa destinée, que le sort l'a constamment joué.
Sous cette lumière cruelle, tous ces dons de la Fortune dont il se glorifiait ne sont
plus que leurres dérisoires envoyés par les dieux pour nourrir ses illusions.
L'aveugle qu'il a toujours
été n'a plus qu'à se crever les yeux...
Aller à la page
suivante: DEUX MONDES!
°
Rubrique lettres
> Cocteau
|