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Paul Claudel

 L'échange

Perspectives sous forme d'esquisses, par J. Llapasset
Celui qui se cherche s'y trouvera, dans une présentation de la vraie vie ...

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  • 3) Ce que Marthe dit de Louis, ce qu'elle lui dit. (Acte I. scène 1 jusqu'à la page 32)

Un petit exercice: quelle relation à l'échange entretient avec chaque parole?

1 - 

"Est-ce que nous partons demain, comme tu l'avais dit ... comme tu l'avais dit ... tu disais que nous irions là-bas, et nous aurions une maison à nous ..."

Pages 13 et 14

2 -

"Tu as toujours des histoires à raconter."

Page 15

3 -

"Et c'est alors que tu as traversé l'Océan blanc afin que tu viennes me prendre où j'étais."

Page 16

4 - 

"M'aimes-tu, Laine? ... Il n'y a pas de femmes! ... Peut-être que tu vas vers d'autres femmes ... Où vont tes yeux, tes mains y vont bientôt."

Pages 19 et 20

5 - 

Tu m'as remmenée avec toi, je ferai ce que tu voudras." 

Pages 15, 21, 24

6 -

"Je te connais du moins d'une manière où tu ne peux tromper, comme un mouton qu'on pèse , l'ayant acheté ... Tu n'as pas souci de moi." 
Et ainsi il faut que je t'aime toute seule?"

Pages 25 et 29

7 - 

"Donne-moi ma part." 

P. 26

8 - 

"Elle (= ta vie) ne t'a pas été donnée pour rien."

Page 27

9 -

"Je suis ici pour te la redemander ... (la vie) ....Jure le!"

Pages 30 et 31

1 - Si Louis s'est proclamé, dans une apparente simplicité, comme prétention à se suffire de son corps et du présent, indomptable par le sang qui le traverse, confondant liberté et nomadisme, expansion vers des horizons toujours nouveaux, en bref comme un être de fuite qui ne peut se fuir, qui ne veut pas se fuir, Marthe le rappelle à la réalité de lui même, au Sujet, à ses engagements, à ce qu'il a dit comme à autant de chaînes dont il s'est revêtu, aux chaînes du contrat.
C'est que dans un mariage (que Claudel affirme toujours être indissoluble) un échange s'est accompli, garanti par un contrat dans lequel chacun a quitté sa singularité pour accéder à l'universalité, comme autonomie, fidélité à la loi qu'il s'est prescrite: chacun a échangé sa liberté naturelle de vagabonder selon les désirs et l'imagination pour une liberté morale: chacun a donné et a reçu. Mais la conduite de Louis est infidèle et Marthe lui réclame son dû, pour elle et pour cet enfant qu'elle porte et qui se prépare à aborder aux rivages de lumière.

2 - Parce que l'échange du mariage, les paroles échangées promettant le don de soi à l'autre, tissent toujours une histoire ou tout au moins l'esquisse et l'anticipe en donnant un sens, une orientation née du consentement, Marthe lui rappelle ce qu'il a dit et ce qu'il a fait:

  • Ce qu'il a dit: en choisissant Marthe parmi toutes les femmes il s'est choisi, il s'est constitué une vie humaine dans une relation: dire et faire ce qu'il a dit n'est alors qu'une conséquence de la fidélité promise une fois pour toute: en ce sens il n'y a plus pour lui qu'une femme (page 27) et le premier amour doit être le dernier. D'où la question scandée par la répétition comme tu l'avais dit (page 13); le "dire" étant explicité comme engagement, dès la page 14: aller là-bas, dans un nomadisme ultime, pour s'y fixer et fonder une famille et "avoir": avoir exige qu'ils travaillent, gagnent de l'argent et l'échangent contre un toit. Le temps de la prodigalité assurée par la dot est fini car il ne reste plus rien de l'argent emporté par Marthe. Même un indien dans la ville doit alors travailler pour échanger. Louis Laine comprend il que "une maison à nous" c'est aussi bien le nid qu'exige l'enfant à venir? Et cet avenir doit l'arracher à la jouissance pure et simple de l'instant. Le "nous" est exigé pour l'épanouissement de l'enfant.
    S'adressant à l'individu, Marthe lui rappelle que dans la déclaration d'amour il s'est présenté comme Sujet, capable d'aimer, et elle l'engage à donner la "part de la femme".

  • Ce qu'il a fait: il est venu "la prendre" (page 16) et l'a amenée avec lui, ce qui fait d'elle sa femme et son unique femme: il n'y a pas d'autre femme pour lui. Ce qui donne à Marthe le droit de réclamer en échange du don d'elle même qu'elle fait jusque dans ses plus humbles tâches quotidiennes, la part qui lui revient dans l'échange, la part de la tendresse, de la fidélité et de la sincérité. (page 19). Le tout est résumé à la perfection, page 25, qu'il ait souci d'elle. La voilà prête à travailler pour l'œuvre commune déjà commencée dans l'œuvre de chair: "Je ferai ce que tu voudras", répète-t-elle" (page 15 et 24)

3 - Louis découvre donc par ce que lui dit Marthe une vocation à s'enraciner, puisque sans racines  rien ne grandit et ne pousse vers la lumière. Ce que Marthe lui réclame n'est rien d'autre que l'accomplissement, de l'homme qu'il porte en lui, par une oeuvre. Marthe  se présente à lui comme la planche du salut: comment remonterait-il la pente qui l'aliène au présent et à la chair, comment échapperait-il à l'illusion de la liberté qui n'est que le dérèglement des sens de l'imagination, sans la femme? Comment sauver Rimbaud sans une conversion?
Et à Louis qui se cramponne à lui même, qui refuse de donner ce qu'il croit posséder, qui refuse de se perdre pour se gagner, elle montre qu'en réalité, il s'accroche à une tuile de toit descellée, à ce qui n'est pas à lui parce qu'il n'a rien donné en échange à une vie qu'il a reçue pour la donner: voilà pourquoi Marthe rétorque définitivement: "Elle (= la vie) ne t'a pas été donnée pour rien (page 27). Comprendre la suite: mais pour que tu participes à l'enfantement d'une autre vie dans la génération créatrice de l'amour.
A Louis qui se croit immortel dans une expansion toujours renouvelée, elle signifie que tout horizon humain est borné par la mort comme lassitude finale et arrêt du divertissement: viendra le temps où il désirera désirer et ou il s'assoira dans la mort (page 29).

4 - Douce, patiente, fidèle, à l'écoute, exigeante envers elle comme envers Louis, humble servante du seigneur, mais aussi amère que la vérité, autant de qualités pour Marthe qui , dans un jeu de miroirs , renvoie Louis à lui même. "Je te connais du moins d'une manière où tu ne peux tromper." (page 25), ce qui lui permet de poser la question essentielle le fond du problème, (The heart of the matter): "M'aimes-tu Laine?":  oubliant le prénom, elle en appelle à l'homme.

- Si Louis Laine nous a présenté un endroit, ce qu'il croit être, où le désir a la folle prétention de se suffire, alors qu'il se noie dans le besoin de soi, tout en empruntant des semelles de vent, l'échange verbal avec Marthe, révèle un envers, une exigence qu'il ne pourra fuir que dans la mort.
Au début de la pièce Louis porte une dette, d'un point de vue bancaire, il est dans le rouge. Comment va-t-il finir par se débarrasser de sa dette? Comment comprendre qu'à la fin de la pièce Marthe et thomas seront dans le rouge, ils auront pris sur leur dos une dette envers Louis!

vers la page suivante: Ce que Marthe dit d'elle. (1)

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