° Rubrique Philo: Capes-Agreg

- Fiches d'aide à la préparation au CAPES -
Rubrique proposée et animée par  François Palacio

- Épistémologie

Mauss & Durkheim. De quelques formes primitives de classification (in Essais de sociologie, 1903)

Fiche 1 - Fiche 2 - Fiche 3 - Fiche 4 

Site Philagora, tous droits réservés ©

__________________

Les facultés de définir, de déduire, d’induire, sont généralement considérées comme immédiatement données dans la constitution de l’entendement individuel.

Cette conception n’avait rien de surprenant tant que le devenir des facultés logiques passait pour ressortir à la seule psychologie individuelle, tant qu’on n’avait pas encore eu l’idée de voir dans les méthodes de la pensée scientifique de véritables institutions sociales dont la sociologie seule peut retracer et expliquer la genèse.

Les logiciens et mêmes les psychologues prennent d’ordinaire comme simple, comme inné ou, tout au moins, comme institué par les seules forces de l’individu, le procédé qui consiste à classer les êtres, les événements, les faits du monde en genres et en espèces, à les subsumer les uns sous les autres, à déterminer les rapports d’inclusion ou d’exclusion.

Il y a pourtant un fait qui, à lui seul, pourrait suffire à indiquer que cette opération a d’autres origines : c’est que la manière dont nous l’entendons et la pratiquons est relativement récente. Pour nous, en effet, classer les choses, c’est les ranger en groupes distincts les uns des autres, séparés par des lignes de démarcation nettement déterminées. De ce que l’évolutionnisme moderne nie qu’il y ait entre eux un abîme infranchissable, il ne s’ensuit pas qu’il les confonde jusqu’à réclamer le droit de les déduire les uns des autres.

Il y a, au fond de notre conception de la classe, l’idée d’une circonscription aux contours arrêtés et définis. Or, on pourrait presque dire que cette conception de la classification ne remonte pas au-delà d’Aristote. Aristote est le premier qui ait proclamé l’existence et la réalité des différences spécifiques, démontré que le moyen était cause et qu’il n’y avait pas de passage direct d’un genre à l’autre.

Non seulement notre notion actuelle de la classification a une histoire, mais cette histoire elle-même présuppose une préhistoire considérable.

Les métamorphoses, les transmissions de qualités, les substitutions de personnes, d’âmes et de corps, les croyances relatives à la matérialisation des esprits, à la spiritualisation d’objets matériels, sont des éléments de la pensée religieuse ou du folklore. Or l’idée même de semblables transmutations ne pourraient pas naître si les choses étaient représentées dans des concepts délimités et classés.

Il y a d’innombrables sociétés où c’est dans le conte étiologique que réside toute l’histoire naturelle, dans les métamorphoses, toute la spéculation sur les espèces végétales et animales, dans les cycles divinatoires, les cercles et carrés magiques, toute la prévision scientifique.
Or ce que cela suppose, c’est la croyance en la transformation possible des choses les plus hétérogènes les unes dans les autres et, par suite, l’absence plus ou moins complète de concepts définis.

Entre l’Australien et son âme extérieure, entre lui et son totem, l’indistinction est complète. Sa personnalité et celle de son fellow-animal ne font qu’un. L’identification est telle que l’homme prend les caractères de la chose ou de l’animal dont il est ainsi rapproché.

S’il en est ainsi des hommes, à plus forte raison en est-il même des choses. Entre le signe et l’objet, le nom et la personne, les lieux et les habitants, il y a une indifférenciation complète. C’est de bonne foi que les Trumai sont réputés être des bêtes aquatiques. « Il manque à l’Indien notre détermination des genres les uns par rapport aux autres, en tant que l’un ne se mélange pas avec l’autre » (Von den Steinen).

Ceci est à droite et ceci est à gauche, ceci est du passé et ceci est du présent, ceci ressemble à cela, ceci a accompagné cela, voilà à peu près tout ce que pourrait produire même l’esprit de l’adulte, si l’éducation ne venait lui inculquer des manières de penser qu’il n’aurait jamais pu instaurer par ses seules forces, et qui sont le fruit de tout le développement historique. On voit toute la distance qu’il y a entre ces distinctions et ces groupements rudimentaires, et ce qui constitue vraiment une classification.

Bien loin donc que l’homme classe spontanément et par une sorte de nécessité naturelle, au début, les conditions les plus indispensables de la fonction classificatrice font défaut à l’humanité.

Il suffit d’ailleurs d’analyser l’idée même de classification pour comprendre que l’homme n’en pouvait trouver en lui-même les éléments essentiels.
Une classe, c’est un groupe de choses ; or les choses ne se présentent pas d’elles-mêmes ainsi groupées à l’observation.
D’un autre côté, classer, ce n’est pas seulement constituer des groupes : c’est disposer ces groupes suivant des relations très spéciales. Toute classification implique un ordre hiérarchique dont ni le monde sensible ni notre conscience ne nous offrent le modèle. Il y a donc lieu de se demander où nous sommes allés le chercher. Les faits tendent à faire conjecturer que le schéma de la classification n’est pas un produit spontané de l’entendement abstrait, mais résulte d’une élaboration dans laquelle sont entrés toutes sortes d’éléments étrangers.

Loin que l’on soit fondé à admettre comme une évidence que les hommes classent tout naturellement, par une sorte de nécessité interne de leur entendement individuel, on doit, au contraire, se demander qu’est-ce qui a pu les amener à disposer leurs idées sous cette forme et où ils ont pu trouver le plan de cette remarquable disposition.

 

 vers:  I. Rechercher les classifications les plus rudimentaires qu’aient faites les hommes

° Rubrique Philo: Capes-Agreg

2010 ©Philagora tous droits réservés Publicité Recherche d'emploi
Contact Francophonie Revue Pôle Internationnal
Pourquoi ce site? A la découverte des langues régionales J'aime l'art
Hébergement matériel: Serveur Express