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"Dans la
perception j'observe les objets. Il faut entendre par là que
l'objet, quoiqu'il entre tout entier dans ma perception ne m'est
jamais donné que d'un côté à la fois.
On connaît l'exemple du cube: je ne puis savoir que c'est un cube
tant que je n'ais pas appréhendé ses six faces; je puis a la
rigueur en voir trois à la fois, mais jamais plus. Il faut donc
que je les appréhende successivement. Et lorsque je passe, par
exemple, de l'appréhension des faces ABC, à celle des faces BCD
, il reste toujours une possibilité pour que la face A se soit anéanti
durant mon changement de position. L'existence du cube demeurera
donc douteuse (....)
Tout cela a été dit cent fois: le propre de la perception c'est
que l'objet n'y parait jamais que dans une série de profils, de
projections. Le cube m'est bien présent, je puis le toucher, le
voir, mais je ne vois jamais que d'une certaine façon qui appelle
et exclut à la fois une infinité d'autres points de vues. On
doit apprendre les objets c'est a dire multiplier sur eux les
points de vus possibles. L'objet lui même est la synthèse de
toutes ces apparitions. La perception d'un objet est donc un phénomène
à une infinité de faces. Qu'est ce que cela signifie pour nous?
La nécessité de faire le tour des objets, d'attendre, comme
dit Bergson, que le "sucre fonde". Lorsque par contre, je
pense au cube par un concept concret, je pense ses six cotés et
ses huit angles à la fois; je pense que ses angles sont droits,
ses cotés carrés. Je suis au centre de mon idée, je la saisis
tout entière d'un coup. Cela ne veut naturellement pas dire que
mon idée n'ait pas besoin de se compléter par un progrès
infini. Mais je puis penser les essences concrètes en un seul
acte de conscience;je n'ai pas a rétablir d'apparences, je n'ai
pas d'apprentissage a faire. Telle est sans doute la différence
la plus nette entre la pensée et la perception. Voila pourquoi
nous ne pourrons jamais percevoir une pensée ni penser une
perception. Il s'agit de phénomènes radicalement distincts
:l'un, savoir conscient de lui -même, qui se place d'un coup au
centre de l'objet, l'autre unité synthétique d'une multiplicité
d'apparences qui fait lentement son apprentissage."
Sartre. L'imaginaire.
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= Lisons
le texte ensemble: (suite)
Qui
exclut: dans la mesure
où je ne peux avoir qu'un aspect à la fois, tous les autres
points de vue, sont exclus.
une
infinité: l'observation qui
consiste à apprendre l'objet grâce à une suite de perspectives
n'a pas de fin parce qu'il est toujours possible de changer de
place. Une existence peut donc toujours nous surprendre.
synthèse:
il s'agit de la mise en commun par l'esprit, de la réunion de la
multiplicité des apparences.
apparitions:
manifestations par des profils successifs.
=> En
conséquence toute observation exige du temps et un changement de
position pour multiplier les perspectives.
nécessité:
il est impossible de faire autrement que de tourner autour de la
maison, d'observer avec patience et continuité.
Bergson:
cet auteur remarque un fait peu contestable: quand je prends du
café, il faut bien que j'attende que le sucre fonde. De même, je
dois attendre, effectuer le parcours autour de l'objet pour en
faire une synthèse provisoire.
=> Sartre va
maintenant opposer à la perception la pensée ou
conception. Si la perception tourne autour de l'objet, grâce au
concept, je m'installe au centre de l'objet.
je
pense: je saisis en moi par
un concept. Je ne tourne pas autour de l'objet, je le pense.
concept:
ce qui permet de penser l'objet, de prendre ensemble et de
reconnaître tous les cubes que je peux voir dans le concret:
grâce au concept, je m'installe au centre car il me donne la
règle de composition du cube, ce qui permet de le définir a
priori, indépendamment de toute expérience.
à
la fois: s'oppose à la
succession dans la perception. L'objet s'y donnait par profils:
dans la conception, il est donné avec toutes ses
caractéristiques, "à la fois."
au
centre: s'oppose à
"autour de". C'est comme si j'étais à l'origine de
l'objet: je le saisis dans sa règle de composition. Au lieu d'une
appréhension progressive, dans le concept, tout est dit.
tout
entière: et non partiellement. Dans le concept du cube, je
pense à la fois les faces du cube, ses angles droits, ses
côtés.
cela
ne veut pas dire: le concept
lui aussi est provisoire dans le devenir historique: par exemple
le concept de masse.
Mais:
cela signifie plutôt que j'ai un pouvoir, celui de penser, de
saisir d'un coup par le concept.
rétablir
les apparences: dans la perception, je dois restaurer ce
que je ne vois plus, et rectifier les apparences: le mirage.
pas
d'apprentissage: grâce au
concept, il n'y a pas besoin d'un effort patient et soutenu pour
apprendre l'objet en tournant autour de lui pour le percevoir
selon divers profils.
la
différence: ce qui
distingue. La perception est progressive, incertaine, elle se
déploie dans le temps, alors que, au contraire, la pensée est
une saisie immédiate par le concept.
voilà
pourquoi: en conséquence il
est impossible de percevoir (saisir progressivement en fonction
d'une expérience par une suite d'actes de conscience) une pensée
(saisir par un seul acte de conscience d'une totalité).
penser:
saisir comme un tout une perception qui se déploie selon
l'apprentissage.
radical:
à la racine, à l'origine.
=> Comprendre
que dans la perception l'objet doit être appris car il se donne
par des profils successifs, on ne perçoit jamais de nulle part.
Au contraire dans la pensée, le concept permet, grâce à la
règle de composition de se placer au centre de l'objet.
savoir
conscient de lui même:
savoir qu'il sait, qui s'apparaît à lui même dans la
transparence de la conscience.
unité
synthétique: il s'agit de la perception. Unité qui
rassemble une multiplicité de perspectives, qui n'est jamais
savoir de l'objet.
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Pour les plus courageux, voici un test de
compréhension.
"Il suffit d'indiquer que déjà
la forme spatiale de la chose physique ne peut par principe
se donner que dans de simples esquisses unilatérales; ...
Chaque propriété physique nous entraîne dans l'infini de
l'expérience, et le divers de l'expérience, aussi vaste
soit-il, laisse encore la place à des déterminations
nouvelles et plus précises de la chose, et ainsi à
l'infini." Husserl, Idées directrices,
traduction Ricoeur, Gallimard, page 23. |
Page
1 et page 2
Bonne
continuation
Joseph Llapasset
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