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"La
piété, ce n'est pas se montrer à tout instant couvert
d'un voile et tourné vers une pierre, et s'approcher de tous les
autels ; ce n'est pas se pencher jusqu'à terre en se prosternant
, et tenir la paume de ses mains ouvertes en face des sanctuaires
divins ; ce n'est point inonder les autels du sang des animaux, ou
lier sans cesse des vœux à d'autres vœux ; mais c'est
plutôt pouvoir regarder d'un esprit que rien ne trouble. Car
lorsque, levant la tête, nous contemplons les espaces célestes
de ce vaste monde, et les étoiles scintillantes fixées dans les
hauteurs de l'éther, et que notre pensée se porte sur les cours
du soleil et de la lune, alors une angoisse, jusque là étouffée
en notre cœur sous d'autre maux, s'éveille et commence à
relever la tête: n'y aurait-il pas en face de nous des
dieux dont la puissance infinie entraîne d'un mouvement varié
les astres à la blanche lumière? Livré
au doute par l'ignorance des causes, l'esprit se demande s'il
y a eu vraiment un commencement, une naissance du monde, s'il
doit y avoir une fin, et jusqu'à quand les remparts du monde
pourront supporter la fatigue de ce mouvement inquiet ; ou bien
si, doués par les dieux d'une existence éternelle, ils
pourront prolonger leur course dans l'infini du temps et braver
les forces de l'éternité ?"
Lucrèce.
De Natura rerum tome II, livre V.
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= Épicure
appelait ataraxie l'absence de troubles de l'âme. Celui qui
regarde d'un esprit que rien ne trouble parce qu'il
n'imagine pas des causes finales plus ou moins menaçantes.
C'est dire que son regard saisit la nature des choses et que
sa raison lui dit que c'est une erreur d'imaginer que des
causes puissent venir après leur effet.
Il
s'en tient à l'enchaînement des causes et des effets, au
matérialisme.
Celui
qui saisit la nature des choses voit disparaître les
croyances qui sont à l'origine des troubles de l'âme.
Dans
le De natura rerum (= de la nature des choses)
Lucrèce met ainsi en vers des aspects de la pensée d'Épicure.
Il s'agit à la fois de libérer l'homme des terreurs qui
l'habitent et de l'amener à vivre sans craintes, en
harmonie avec la nature.
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= Lisons
le texte ensemble:
Prêtez attention
à la structure du texte en suivant les mots que nous avons mis en
gras.
piété: désigne
l'attachement aux dieux et à la religion et la fréquentation
assidue des temples. La piété se manifeste par la prière
fervente et fréquente. Elle nous fait aimer et adorer les dieux.
=> On notera
que l'auteur emploie des termes (par exemple inondé de sang)
pour ridiculiser les attitudes religieuses ostentatoires.
ce
n'est pas: cela ne consiste pas à ...
se
montrer: chercher à
paraître au regard des autres.
à
tout instant: de manière fréquente et assidue.
couvert: déguisé,
masqué, comme gage de respect et de pudeur.
tourné: vers
une pierre, vers un autel taillé dans la pierre ou peut-être
aussi vers une statue sculptée.
s'approcher: venir
tout près, au contact de, pouvoir toucher l'autel.
autels: table
de pierre pour les sacrifices offerts aux dieux.
se
pencher: s'incliner vers
la terre comme si on allait tomber.
se
prosternant: en se
jetant à terre en signe d'humilité.
mains
ouvertes: pour recevoir
la grâce des dieux, mais aussi en signe d'offrande, de don de
soi.
inonder: couvrir
de telle manière que le sans déborde de partout.
lier: enchaîner
des vœux et de vœux, dans un mouvement incessant. Ne pas cesser
de demander et de promettre en retour: si je vends ma vigne je te
sacrifierai un bœuf...
mais
c'est plutôt: introduit
une curieuse notion de la piété. Pouvoir regarder en face sans
trembler.
esprit: la
faculté de connaître, de comprendre et d'expliquer.
rien
ne trouble: ce n'est pas
le silence des espaces infinis qui troublera celui qui contemple.
Ce qui le rassure c'est le mécanisme, le fait que les causes
précèdent les effets. Si l'homme est troublé, c'est par la
croyance qu'il y a des dieux, ou cause finale qui viendrait après
les effets!
Vers
la page 2
Joseph Lapasset
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