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"Celui dont
les désirs ont atteint leur terme ne peut pas davantage vivre que
celui chez qui les sensations et les imaginations sont arrêtées.
La félicité est une continuelle marche en avant du désir, d'un
objet à un autre, la saisie du premier n'étant encore que la
route qui mène au second. La cause en est que l'objet du désir
de l'homme n'est pas de jouir une seule fois et pendant un seul
instant, mais de rendre à jamais sûre la route de son désir
futur. Aussi les actions volontaires et les inclinations de tous
les hommes ne tendent-elles pas seulement à leur procurer, mais
aussi à leur assurer une vie satisfaite. Elles diffèrent
seulement dans la route qu'elles prennent : ce qui vient, pour une
part, de la diversité des passions chez les divers individus, et,
pour une autre part, de la différence touchant la connaissance ou
l'opinion qu'a chacun des causes qui produisent l'effet désiré.
Aussi, je mets au premier rang, à titre d'inclination générale
de toute l'humanité, un désir perpétuel et sans trêve d'acquérir
pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu'à la mort. La
cause n'en est pas toujours qu'on espère un plaisir plus intense
que celui qu'on a déjà réussi à atteindre, ou qu'on ne peut
pas se contenter d'un pouvoir modéré : mais plutôt qu'on ne
peut pas rendre sûrs, sinon en en acquérant davantage, le
pouvoir et les moyens dont dépend le bien-être qu'on possède présentement."
Hobbes.
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= Je vous
rassure tout de suite: l'impression de ne rien comprendre à la
lecture d'un texte philosophique ne doit pas vous inquiéter,
surtout en début d'année. Il vous manque un certain nombre de
détours, de médiateurs, de connaissances précises d'un
vocabulaire qui ne vous est pas familier. Tout grand livre de
philosophie est d'abord un dictionnaire, c'est tout dire. Pour
comprendre un texte, il faut donc prendre le temps. Si vous
voulez, nous allons prendre le temps, comme si, les montres et les
horloges n'existaient pas.
Nous allons
partir d'une citation des frères Goncourt qui vous
permettra de comprendre le début du texte.
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"Un
vieillard était à côté de moi au café Riche. Le
garçon, après avoir énuméré tous les plats lui demanda
ce qu'il désirait: "je désirerais, dit le vieillard,
je désirerais ... avoir un désir." |
Hobbes va nous
dire que celui dont les désirs ont atteint leur terme, celui qui
n'a plus de désir est aussi mort que celui qui a perdu les
sensations. Est-ce le cas de ce vieillard? Il n'a plus de désirs:
il est presque mort, pas tout à fait car en désirant avoir des
désirs, il désire encore. Il n'aura pas de satisfaction car il
faudrait qu'il revienne en arrière dans le temps.
C'était notre premier détour pour comprendre.
En voici un second:
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On dit que
l'homme est triste après la satisfaction d'un désir comme
si cela ne le contentait pas. Que veut-il donc? Pas
tellement les objets mais surtout un pouvoir qui permettrait
de renouveler sans cesse sa satisfaction: Il a besoin
d'une assurance. C'est alors que se pose le problème
du pouvoir: pour se procurer une satisfaction qui accompagne
toute sa vie, il lui faut un moyen: c'est le pouvoir de ce
qu'il peut posséder qui donne cette assurance. Comme on
peut toujours plus posséder, l'homme veut toujours plus de
pouvoir.
En quoi consiste le pouvoir de l'homme?
Pour Hobbes, il consiste dans la possession d'un moyen
présent d'obtenir quelque bien futur. Le pouvoir peut être
naturel (donné par la supériorité des facultés du corps
ou de l'esprit, la force, la prudence, l'éloquence...) ou
instrumental (acquis par l'intelligence).
Le pouvoir instrumental est acquis grâce au pouvoir
naturel ou à la bonne fortune. Les pouvoirs
instrumentaux ne sont que des moyens pour acquérir
d'autres pouvoirs par exemple ceux que donnent la richesse
ou la considération des autres hommes. Vous savez bien que,
avoir des amis qui vous poussent dans la vie,
constitue un pouvoir instrumental dont vous pouvez user.
Il s'agit moins d'avoir la satisfaction que donne le plaisir
dans son activité présente que d'avoir l'assurance de
pouvoir les satisfaire pendant toute la vie.
L'essence du pouvoir c'est d'être le moyen qui assure
l'obtention d'un bien futur. |
Lisons
ensemble le texte:
ont atteint leur terme: se sont éteints, il ne désire donc
plus: sans désir on ne vit pas plus que si on avait perdu les
sens et l'imagination.
félicité: le bonheur
complet, la satisfaction complète. Non seulement pour le temps
présent mais pour le temps à venir, l'assurance de pouvoir
obtenir cette satisfaction.
continuelle: sans arrêt, selon une poussée continue en
avant, vers l'avenir.
d'un objet à un autre: à condition d'avoir le pouvoir,
c'est dire l'assurance de se le procurer.
saisie: jouissance de la possession. Ainsi chaque objet est
sur une route, une orientation vers un autre objet.
désir futur: de ce qu'il désirera dans le futur.
aussi: en conséquence.
action volontaire: ce qui est réalisé selon un plan, dans
une continuité, sans relâchement: ce qui est voulu.
inclination: ce vers quoi ils penchent
pas seulement: pas uniquement
procurer: donner la satisfaction dans l'instant présent.
assure: rendre certaine la satisfaction de toute leur vie.
On comprend pourquoi ils courent vers le pouvoir.
elles diffèrent: les actions sont différentes en fonction
de la manière dont s'y prennent ceux qui les veulent: les routes
qu'ils empruntent, leurs "méthodes" sont diverses.
ce qui vient: ce qui a pour origine...
la diversité des passions: la variété des passions,
variété multipliée par la diversité des individus, chacun
décidant ou inventant sa propre route pour s'assurer le pouvoir.
différence de connaissances: la connaissance porte sur les
moyens d'obtenir un effet désiré, sur les causes productrices.
L'action volontaire diffère en fonction de la connaissance d'un
individu, des moyens à employer pour obtenir l'effet désiré.
inclination générale: caractéristique essentielle de
l'activité des hommes. Ils sont poussés à.
un désir: un manque éprouvé qui exige toujours plus de
pouvoir, comme si ce désir était insatiable. Ce n'est pas
l'objet que l'on désire, c'est le pouvoir pour assurer une vie de
satisfaction.
perpétuel: qui se perpétue durant toute une vie humaine,
de chaque instant d'une vie.
sans trêve: sans repos, sans arrêt, sans un instant de répit.
pouvoir après pouvoir:
toujours plus de pouvoirs.
mort: voir le début du texte.
Bonne
continuation.
Joseph Llapasset
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